Un design initiateur d'une expérience perceptive :
De l'objet aux processus de conception

Il s'agit d'une problématique initiée dans le cadre de mon diplôme de fin d'étude (DNSEP) puis lors de mon année en post-diplôme. Je me suis intéressée à l'expérience de l'étrange et de l'inconfort, appréhendée dans un premier temps à travers l'expérience de l'objet (point de vue de l'utilisateur), puis progressivement dans le processus de création de l'objet, de la genèse à la conception (point de vue du designer, généralement occulté).

L’étrange diffère de ce que l’on a l’habitude de voir. Par une altération des perceptions, de leur résonance affective, il enfreint la lisibilité du réel et désarçonne l'entendement. Labyrinthique, transgressif, rocambolesque, onirique, nébuleux, fantasmagorique, inquiétant, il est un palimpseste de métamorphoses qui affleurent au creux du réel, lui dérobent ses formes rassurantes, en modifient subtilement la tonalité. L'étrange « procède du vacillement à peine perceptible des apparences. »* Il est en suspension ; flottement qui ne se laisse saisir que par l'immédiateté de l'intuition. Il « prolifère […] dans le champ de l’inconscient où la raison n’a pas accès. »**
Le concept d'étrangeté est inconfortable. Matière caméléonesque, elle émerge sous l'angle d'une caméra subjective, esquive les identifications, ne se cristallise pas en une équation raisonnée. Ses registres sont multiples : distorsions perceptives, anamorphoses spatio-temporelles, jeux d'échelle, glissements de sens, hybridités, objets et matières en mutation ... Depuis l’étrange embryonnaire - qui emprunte un détail pour rendre rugueuse l’apparente stabilité des choses -, jusqu’à l’étrangeté assumée, comment s’opère ce décrochement du réel ?

L'étrange hypothèque l’idée d’une réalité officielle, la fragmente pour mettre en valeur les potentiels d’un même réel. Il subvertit la domestication insidieuse de la pensée, stigmatise ce qui déroge aux normes sociétaires consensuelles. Cette thématique questionne le champ du design – où s'intersectent espace et social, individu et collectif, émotion esthétique et usage -, et ses transversalités avec d'autres instances (art, architecture, scénographie, installation, etc). Le design tient en suspicion l’étrange, qui contrarie la réalité d'un marché corseté de conventions et d'enjeux économiques.
Travailler sur une consommation de l'étrange éloigne de la production d'objets exclusivement fonctionnels, en production sérielle, pour orienter vers une culture de l'ambiguïté, garante de l'éclosion des subjectivités des consommateurs, en écho avec le concept d'altérité ; l'étrange étant ce qui est au-delà de mon territoire maîtrisé.
Mon approche se concentre sur le potentiel d'étrangeté d'un objet, depuis sa conception jusqu'à sa mise en expérience. Le consommateur est invité à se mettre à l'épreuve dans un imaginaire, re-densifiant son rapport au réel. Par l'intermédiaire d'un désaxement du standard, le geste ne préfigure plus les conditionnements implicites adoptés avec l'archétype référent : l'usage-interaction se construit en corrélation avec les acuités sensorielles du consommateur et leurs évocations affectives et cognitives.

La pratique de l'étrange dans l'espace découd le rapport d'évidence à l'objet. Le trouble aiguise l'acuité. Il régénère les habitudes d'usage, ré-apprivoise la sensibilité perceptive de l'individu, sustente son imagination et interroge le rapport consumériste à l'objet. Le consommateur se mue en explorateur, Gulliver curieux, pour s'immiscer dans des réels hypothétiques.
Plutôt que de traquer exclusivement l'étrange dans l'objet fini, ce qui conduirait à en avorter le potentiel de perturbation, il s’agit également de questionner son emprise au sein du processus de conception, dans lequel surgissent les images mentales comme des anticipations perceptives de potentialités. Faire l’hypothèse d’un designer aux aguets de toute perception trébuchante, dont il réinjecterait la matière au sein d'un processus et par extension dans l'acheminement vers la production. Cf Azimuts 35 dans lequel un article développe cette recherche.

* Textyles : revue des lettres belges de langue française, n°21, Du fantastique réel au réalisme magique, article de Bacary SARR, Octobre long dimanche ou le vacillement des apparences, 2002, p. 72 - 78
** Claire Lejeune, De l’inquiétante étrangeté à l’étrangeté légitime, Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2008